On dit souvent que l’Apple II n’appartient qu’aux musées et aux collections vintage. Pourtant en juin 2026, Simon Boak a présenté le SB Mini II, un clone fonctionnel de l’Apple II Plus construit composant par composant à partir de pièces toujours disponibles chez des distributeurs actuels. Un circuit imprimé avec un vrai 6502 CPU dedans, alimenté par un oscillateur à 4,096 MHz. Ni émulateur logiciel, ni FPGA replica. Ce projet dit quelque chose de précis sur les choix qui rendent une machine reconstructible un demi-siècle plus tard.
Il soulève aussi la question inverse : pourquoi la même chose sera sans doute hors de portée pour un MacBook M4 dans cinquante ans.
Le SB Mini II : un Apple II Plus dans un boîtier imprimé en 3D
Simon Boak avait déjà reconstruit un Apple 1 en juin 2024, avec une imprimante intégrée et un stockage sur carte SD. Le SB Mini II pousse l’exercice plus loin. La mémoire passe de DRAM à 48 KB de SRAM, ce qui élimine les circuits de rafraîchissement complexes qu’imposait l’architecture originale de 1977. Un oscillateur à 4,096 MHz est divisé pour atteindre 1,024 MHz, soit 0,1% d’écart avec les 1,023 MHz du design d’origine.
Une carte VGA remplace la composite video output d’époque. Pour le clavier, un Raspberry Pi Pico génère les signaux parallèles que l’interface d’origine attendait, en acceptant un clavier USB moderne. Le boîtier, imprimé en 3D, s’inspire de l’Apple ProFile (ce disque dur externe de 1981) et s’ouvre par simple clip, sans outil. Boak a répliqué là un principe tacite de Wozniak, qui considérait qu’un utilisateur devait pouvoir accéder aux entrailles de sa machine sans outillage spécialisé.
Un processeur de 1975 encore listé dans les catalogues Digi-Key
Si le 6502 figure encore dans les catalogues Digi-Key en 2026, c’est pour une raison précise. Western Design Center, qui avait racheté les droits à MOS Technology dans les années 1980, fabrique encore des 65C02 CMOS en petits volumes pour les systèmes embarqués industriels et les projets retrocomputing. Le 6502 équipait à l’époque le BBC Micro, le Commodore 64, la NES et une douzaine d’autres systèmes. Sa datasheet était publique depuis son introduction en 1975.
Aucun composant d’un Mac actuel ne figure dans un tel catalogue. Les puces M-série sont fabriquées en exclusivité par TSMC, intégrées dans le PCB par underfill epoxy et ne figurent dans aucun catalogue distributeur. La mainboard d’un iMac M4 ne se remplace pas en composants. Ce sont deux modèles d’existence d’une technologie : l’un conçu pour être reproductible, l’autre optimisé pour une performance maximale à un instant donné.
Automne 1976 : la bataille des 8 slots
Wozniak est en train de finaliser le design de l’Apple II. Jobs veut deux expansion slots. Wozniak en veut huit. L’argument de Jobs : la simplicité de la machine. L’argument de Wozniak : depuis deux ans, il observe les membres du Homebrew Computer Club et sait ce que les utilisateurs font quand on leur donne de l’espace.
Wozniak gagne. Les huit slots deviennent la fondation du succès commercial de l’Apple II. Le Disk II, la floppy disk interface qu’il conçoit lui-même en 1978, s’y connecte directement. VisiCalc, le premier tableur grand public, tourne sur Apple II grâce à une carte mémoire enfichée dans un de ces slots. Wozniak publie aussi les schematics complets de la machine dès le lancement et fait intégrer un désassembleur dans la firmware ROM pour que quiconque puisse lire le code 6502 de n’importe quel programme.
« We started a company with the Apple II, and it was totally open, everything. We published our schematics, our designs, the things people could look at and modify and improve their way. » (Steve Wozniak)
L’ADN originel, version Wozniak
Le projet de Boak révèle la cohérence des principes qui ont rendu l’Apple II reproductible en 2026. Ces principes dessinent un modèle de design documentable :
- Composants standards : le 6502 était un composant de marché, avec une datasheet publique. N’importe quel ingénieur pouvait sourcer la même puce et écrire pour la même architecture.
- Documentation exhaustive : les schematics complets et le mapping mémoire figuraient dans l’Apple II Reference Manual de 1978, un document vendu en librairie.
- Architecture expansible par conception : Wozniak avait câblé le bus de l’Apple II pour que chaque slot voie l’ensemble du bus d’adresses et de données, pas une sélection réduite.
- Réparabilité structurelle : aucun composant soudé qu’on ne puisse dessouder. La DRAM originale était sur des sockets DIP. La remplacer prenait dix minutes.
- Ouverture logicielle : l’Integer BASIC, puis l’Applesoft BASIC en ROM, étaient lisibles via le désassembleur intégré. Le code source de l’Apple II DOS a été mis en open access par le Computer History Museum en 2013.
Ces cinq points définissent la « woz machine » dans sa version conceptuelle : un objet conçu pour être compris par ses utilisateurs autant que par ses concepteurs.
La communauté qui refuse d’éteindre la machine
KansasFest, la plus grande convention annuelle dédiée à l’Apple II, s’est tenue en virtuel les 18, 19 et 20 juillet 2025 après l’annulation du rassemblement physique prévu à Wichita. Les sessions couvraient notamment l’interface entre radio à paquets et Apple II et une interview avec Dan Bricklin, co-créateur de VisiCalc en 1979. L’émulation web Apple2TS figurait aussi au programme. Un second événement, INIT HELLO, s’est tenu au System Source Computer Museum dans le Maryland la même année.
La plateforme MiSTer FPGA héberge une implémentation de l’Apple II Plus en VHDL, portée depuis les travaux de l’Université Columbia. Là où Boak reconstruit l’électronique, le MiSTer la synthétise dans un circuit programmable. Les deux approches partagent la même base documentaire : le Reference Manual de 1978 et les schematics de Wozniak. La pratique du retrobrighting (déjaunissement chimique des boîtiers ABS d’origine) complète le tableau d’un écosystème qui maintient des machines de 49 ans en état de marche opérationnel.
Ce que ça dit de l’Apple de 2026
La puce M4 Max est une réussite d’ingénierie mesurable. Ses performances Geekbench et son autonomie réelle sous Final Cut Pro placent cette architecture au sommet de ce qui est possible en 2026. Mais elle est fabriquée exclusivement par TSMC en procédé 3 nm, encapsulée avec underfill, soudée sur une mainboard qui intègre aussi la RAM. iFixit lui attribue un score de réparabilité de 1 sur 10. La documentation hardware n’est pas publique.
La conception intégrée du M4 répond à des contraintes de bande passante mémoire et de densité thermique que l’ingénierie de 1977 n’avait pas à résoudre. Le parallèle avec Jobs voulant deux slots à la place de huit s’arrête là.
En reconstruisant un Apple II Plus en 2026, Simon Boak confirme que les choix architecturaux de Wozniak avaient une durée de vie de presque un demi-siècle. En 2075, quelqu’un qui voudra faire la même chose avec un Mac M4 cherchera d’abord la documentation hardware. Elle ne sera pas publique.
