En juillet 2025, les équipes de recherche d’Apple ont publié un article intitulé « Beyond Sensor Data », consacré à un modèle capable de prédire des états de santé à partir des données de l’Apple Watch. Parmi les dizaines d’états testés, un résultat a retenu l’attention : la détection d’une grossesse, avec une exactitude qui grimpe jusqu’à 92 % sur le jeu de données de l’étude. La montre ne diagnostique rien. Elle repère une dérive dans des signaux que personne ne surveille à l’œil nu.
Ce que dit réellement l’étude
Le modèle s’appelle Wearable Behavior Model (WBM). Il a été entraîné sur les données de l’Apple Heart and Movement Study, une étude longitudinale lancée avec l’université du Michigan et l’American Heart Association.
2,5 milliards d’heures de données
Le corpus d’entraînement représente plus de 2,5 milliards d’heures de mesures, collectées auprès de plus de 160 000 participants volontaires. Pour la partie grossesse, les chercheurs ont constitué un sous-ensemble de 430 grossesses documentées, en croisant les données HealthKit et les mesures de photopléthysmographie du capteur cardiaque.
Ce que recouvre le score de 92 %
Les 92 % correspondent à une approche hybride : le modèle comportemental combiné aux données brutes du capteur optique. Le chiffre mesure la capacité du modèle à séparer deux groupes sur des données passées, une fois la grossesse déjà connue des chercheurs. Autrement dit, une performance statistique sur un échantillon constitué, pas encore un test qu’on déclenche sur son poignet un mardi matin.
Quels signaux trahissent une grossesse
Trois familles de mesures entrent dans l’équation. La fréquence cardiaque au repos, qui grimpe de quelques battements par minute dès les premières semaines. La température cutanée nocturne, mesurée par le capteur apparu sur la Series 8, dont le niveau de base se décale. Le rythme de sommeil et d’activité enfin, avec des réveils plus fréquents et une baisse progressive du volume de marche quotidien.
Le détail de la fréquence cardiaque au repos vaut le détour. Le volume sanguin augmente dès le premier trimestre et le cœur compense en accélérant. La ligne de base relevée chaque nuit par la montre monte alors de 3 à 7 battements selon les personnes. Sur un graphique de 90 jours, la cassure se voit à l’œil nu une fois qu’on sait quoi chercher. Le modèle, lui, la repère sans savoir ce qu’il cherche.
Aucun de ces signaux ne signifie quoi que ce soit isolément. Une semaine de fièvre produit la même hausse de température cutanée. Un déménagement casse les habitudes d’activité de la même façon. Un nouveau poste avec deux heures de transport en plus déforme les trois courbes en même temps. C’est leur coïncidence, sur une durée suffisante et comparée à l’historique propre à la personne, qui produit un signal exploitable. D’où l’intérêt d’un historique long : une montre portée depuis trois semaines n’offre aucune ligne de base sérieuse.
Pourquoi le comportement bat parfois le capteur brut
La plupart des modèles de santé publiés jusqu’ici partaient des flux bruts : le signal PPG du capteur cardiaque, le tracé d’ECG. Apple a pris le chemin inverse en entraînant son modèle sur des métriques déjà agrégées par la montre, comme le nombre de pas, la durée de sommeil ou la variabilité de la fréquence cardiaque.
La conséquence est pratique. Ces métriques sont calculées en permanence, sans effort de l’utilisateur ni coût énergétique supplémentaire, là où l’analyse d’un signal brut demande une mesure déclenchée. Sur plusieurs des états testés, cette approche fait mieux que les modèles nourris au capteur seul.
Les limites face à un test classique
Un test urinaire détecte l’hormone hCG et donne une réponse binaire en 3 minutes, pour 3 euros. Le modèle d’Apple produit une probabilité à partir d’une trajectoire, ce qui suppose un port régulier de la montre, un historique de plusieurs semaines et des nuits mesurées.
Un trouble hormonal préexistant, un traitement qui agit sur le rythme cardiaque ou un travail de nuit suffisent à dégrader la fiabilité. Le résultat reste un signal faible, destiné à déclencher une vérification. Apple n’a annoncé aucune fonction commerciale sur cette base. Une mise sur le marché passerait par la FDA comme par le marquage CE.
Où en sont les autres
Oura mise depuis longtemps sur la température nocturne et propose déjà des prédictions de cycle menstruel. Garmin oriente ses algorithmes vers la charge d’entraînement et la récupération. Le tableau ci-dessous résume ce que chaque plateforme mesure aujourd’hui.
| Fonction | Apple Watch | Garmin Forerunner | Oura Ring |
|---|---|---|---|
| Fréquence cardiaque | Continue | Continue | Nocturne surtout |
| Température cutanée | Depuis la Series 8 | Absente sur la plupart des modèles | Depuis la génération 2 |
| Prédiction liée au cycle | Estimation rétrospective de l’ovulation | Journal manuel | Prédiction de cycle |
| Autonomie annoncée | 18 à 36 heures | Environ 7 jours | 4 à 7 jours |
Tout le monde achète ses capteurs chez les mêmes fournisseurs asiatiques. L’écart se joue donc sur le volume de données disponible pour entraîner un modèle. Avec 160 000 participants suivis depuis 2019, Apple dispose d’un corpus que ses concurrents ne peuvent pas constituer en quelques mois.
Les questions que ça soulève
Une montre qui devine une grossesse avant la personne concernée pose un problème qui dépasse la technique. La donnée de santé reproductive fait partie des plus sensibles qui soient. Son statut juridique varie beaucoup selon les pays. Aux États-Unis, plusieurs États ont vu naître des contentieux sur l’usage de données de cycle menstruel depuis 2022.
Apple chiffre les données de santé de bout en bout et les traite en local quand c’est possible, ce qui limite l’exposition. L’étude elle-même repose sur un recrutement volontaire, avec un consentement signé et la possibilité de retirer ses données. Une fonction grand public change la donne : elle s’adresserait à des millions de personnes qui n’ont rien signé du tout.
Reste la question du moment. Découvrir une information de cette nature par une notification, sans l’avoir demandée, n’a rien d’anodin. La même alerte peut tomber après une fausse couche ou pendant un parcours de PMA. Si une telle fonction voit le jour, elle devra s’activer à la demande de l’utilisatrice, plutôt que d’arriver allumée dans une mise à jour de watchOS.
